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Saint-Valentin : pour une éthique de l’amour

publié le 23/02/2026

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Illustration originale générée par intelligence artificielle (OpenAI), 2026.

À partir de la pensée de Emmanuel Levinas, cet article relit le « je t’aime » de la Saint-Valentin comme exigence éthique. L’amour y apparaît non comme réciprocité sentimentale, mais comme responsabilité asymétrique envers l’altérité irréductible d’autrui.

Introduction : décentrer l’amour de la sentimentalité

La Saint-Valentin constitue, dans l’espace social contemporain, un dispositif symbolique de mise en visibilité de l’amour. Elle privilégie l’expression affective, la réciprocité déclarative et la ritualisation du lien intime. Le syntagme « je t’aime », répété, exhibé, marchandisé, y apparaît comme la formule minimale de la relation amoureuse. Or cette formule, loin d’être philosophiquement innocente, engage une conception déterminée du sujet, de l’autre et du rapport intersubjectif. Interroger le « je t’aime » à partir de la pensée d’Emmanuel Levinas suppose un déplacement radical : il ne s’agit plus d’en analyser la valeur expressive ou psychologique, mais d’en examiner la portée éthique, antérieure à toute ontologie du sentiment. Chez Levinas, la relation à autrui ne relève ni de la fusion, ni de la reconnaissance mutuelle, ni de l’harmonisation des désirs. Elle se définit comme exposition asymétrique à une altérité qui excède toute représentation. Dès lors, l’amour ne saurait être compris comme accomplissement du sujet, mais comme déstabilisation originaire de son ipséité. La question devient alors la suivante : que signifie dire « je t’aime » lorsque l’autre n’est plus pensé comme complément, mais comme absolu éthique ? Et comment une fête comme la Saint-Valentin peut-elle être relue à partir d’une pensée qui récuse toute célébration de la réciprocité comme fondement du lien humain ?

1. Le « je » du « je t’aime » : subjectivité décentrée et assignation éthique

La première rupture opérée par Levinas concerne la compréhension du sujet. Contrairement à la tradition moderne, le moi n’est pas d’abord auto-fondation, mais exposition. La subjectivité se constitue dans l’assignation par autrui, avant toute prise de conscience réflexive. Dans cette perspective, le « je » qui parle n’est jamais premier : il est déjà requis, déjà engagé, déjà responsable. Dire « je t’aime » ne peut donc être interprété comme l’expression souveraine d’une intériorité affective. Cette parole engage un sujet qui ne se possède pas lui-même, un sujet qui se découvre en dette avant toute promesse. Le « je » n’est pas celui qui choisit librement d’aimer, mais celui qui se découvre responsable d’un autre qu’il n’a pas élu. L’amour ne procède pas d’un acte volontaire, mais d’une passivité plus ancienne que toute décision. Cette passivité n’est pas inertie, mais vulnérabilité. Le sujet est atteint par autrui avant de pouvoir se protéger. Ainsi, le « je t’aime » lévinassien n’est jamais affirmation de puissance, mais reconnaissance d’une exposition radicale. Il dit moins « je ressens » que « je suis requis ».

2. L’altérité irréductible de l’aimé : contre la logique de l’appropriation

La conception courante de l’amour tend à intégrer l’autre dans l’horizon du même. Aimer consisterait à reconnaître en l’autre une part de soi, à réduire la distance dans une communion affective. Or Levinas s’oppose frontalement à toute pensée de l’amour comme fusion. L’autre ne devient jamais mien sans être immédiatement trahi dans son altérité. L’aimé, dans une perspective éthique, ne se donne pas comme objet de jouissance ou de contemplation, mais comme visage. Le visage ne se laisse ni saisir ni totaliser ; il résiste à toute appropriation. Aimer, dès lors, ne signifie pas comprendre, encore moins posséder, mais respecter une distance qui ne se résorbe jamais. Dire « je t’aime » dans ce cadre implique une retenue fondamentale. La parole amoureuse devient paradoxale : elle affirme un lien sans suppression de l’écart. Elle reconnaît une proximité qui n’abolit pas l’étrangeté. Ce paradoxe rompt avec l’imaginaire romantique dominant, dans lequel l’amour serait accomplissement d’une unité perdue.

3. Asymétrie et non-réciprocité : l’amour au-delà de l’échange

L’un des apports majeurs de Levinas réside dans la critique de la réciprocité comme principe fondateur de l’éthique. Alors que la plupart des théories morales reposent sur une forme d’équivalence - reconnaissance mutuelle, contrat, réversibilité des positions - Levinas affirme une dissymétrie irréductible. Le sujet est responsable d’autrui sans pouvoir exiger la même chose en retour. Transposée à l’amour, cette thèse conduit à une redéfinition radicale du « je t’aime ». Cette parole ne peut être conditionnée par une réponse attendue. Elle n’est pas une demande déguisée de confirmation affective. Elle engage le sujet même dans l’hypothèse du silence, du retrait ou de l’indifférence de l’autre. Une telle conception heurte frontalement les représentations contemporaines de la Saint-Valentin, souvent centrées sur l’échange équilibré de déclarations et de présents. Or, dans une lecture lévinassienne, l’amour ne se mesure pas à la symétrie des gestes, mais à la persévérance de la responsabilité en l’absence de garantie.

4. Éros et responsabilité : une tension irréductible

Levinas n’ignore pas la dimension érotique de la relation amoureuse. Il reconnaît la force du désir, la proximité charnelle, l’intimité. Toutefois, il refuse d’y voir le fondement ultime du lien. L’éros, livré à lui-même, risque de reconduire une logique d’appropriation, voire de consommation de l’autre. La responsabilité introduit une rupture au cœur même de l’intimité. Elle empêche la relation de se refermer sur la jouissance partagée. Aimer ne consiste pas à se satisfaire de la proximité, mais à veiller sur une vulnérabilité qui excède le plaisir. Le « je t’aime » ne se confond donc jamais avec l’aveu du désir ; il en constitue la mise en question éthique. Cette tension permet de penser un amour qui n’abolit ni la chair ni la distance, mais les maintient dans une articulation fragile. La Saint-Valentin, relue à partir de cette exigence, ne peut plus être réduite à une célébration de l’éros, mais doit être comprise comme un rappel de la responsabilité inscrite au cœur même de la relation intime.

5. Le « je t’aime » comme promesse sans contrat

Dans la tradition moderne, la promesse repose sur un accord entre volontés autonomes. Or le « je t’aime » lévinassien n’est pas contractuel. Il n’engage pas deux libertés égales, mais une responsabilité unilatérale. Cette unilatéralité ne supprime pas la liberté ; elle la radicalise en l’arrachant à toute garantie. Dire « je t’aime », dans cette perspective, revient à s’exposer à une promesse sans échéance, sans terme, sans possibilité de résiliation morale. Il ne s’agit pas de promettre un bonheur, mais une vigilance. L’amour devient une tâche infinie plutôt qu’un état. Cette infinitude confère à l’amour une gravité éthique que les représentations festives de la Saint-Valentin tendent à occulter. Aimer n’est pas seulement célébrer un lien existant, mais assumer une responsabilité qui ne se laisse jamais totaliser.

Conclusion : pour une éthique de l’amour au-delà de la célébration

Relire le « je t’aime » à partir de la philosophie de Levinas conduit à une transformation profonde de la compréhension de l’amour. Celui-ci n’apparaît plus comme accomplissement affectif ou reconnaissance mutuelle, mais comme exposition à une altérité irréductible. La Saint-Valentin, dans cette perspective, cesse d’être une simple fête de l’intimité pour devenir une occasion critique : celle de rappeler que l’amour véritable engage le sujet bien au-delà du sentiment. Le « je t’aime » ne dit pas d’abord « tu me rends heureux », mais « ta vie m’oblige ». Une telle parole ne se célèbre pas sans tremblement. Elle ne se réduit pas à un jour du calendrier. Elle se vérifie dans la persistance d’une responsabilité silencieuse, quotidienne, souvent invisible. Ainsi comprise, l’éthique lévinassienne de l’amour ne disqualifie pas la fête, mais en révèle l’insuffisance, invitant à penser l’amour comme ce qui, toujours, excède sa propre célébration.

Bibliographie

Levinas, E. Totalité et infini. Essai sur l’extériorité. Paris, Le livre de poche, 1990.
---------. Autrement qu’être ou au-delà de l’essence. Paris, Le livre de poche, 2004.
---------. Éthique et infini. Paris, Le livre de poche, 1984.
---------. De Dieu qui vient à l’idée. Paris, Vrin, 1998.
---------. Entre nous. Essais sur le penser-à-l’autre. Paris, Le livre de poche, 1993.
--------. Humanisme de l’autre homme. Paris, Le livre de poche, 1987.
---------. Du sacré au saint. Cinq nouvelles lectures talmudiques. Paris, Minuit, 1977.
---------. Difficile liberté. Essais sur le judaïsme. Paris, Le livre de poche, 2003.

N'Dré Sam BEUGRE

N’Dré Sam Beugré, chercheur en philosophie et doctorant en droit international (3ème année), concentre ses recherches sur l’histoire et le développement de la philosophie moderne et contemporaine, ainsi que sur l’interprétation et l’actualisation des idées de philosophes majeurs (Spinoza, Lévinas, Nussbaum, Butler, Marion, Patočka) au regard des questions éthiques, politiques et métaphysiques actuelles.

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