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Le Sègnè chez Lévinas : tenir sous l’assignation de l’Autre

publié le 27/01/2026

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Homme grimpant sur la falaise de la montagne. Travailler dur pour atteindre les objectifs

Cet article met en dialogue le Sègnè, expérience ivoirienne de la tenue silencieuse face à l’épreuve, et l’éthique de Lévinas. Il montre que le Sègnè incarne la responsabilité asymétrique pour autrui, vécue comme persévérance sans héroïsme ni promesse de salut.

  

Introduction

La philosophie morale contemporaine est largement traversée par une interrogation sur les conditions de possibilité de la responsabilité dans des contextes marqués par la précarité, l’asymétrie et l’épuisement des institutions. Emmanuel Lévinas occupe, dans ce paysage, une place singulière : il pense la responsabilité non comme une décision libre du sujet souverain, mais comme une assignation originaire par l’Autre. Le sujet est responsable avant même d’être autonome, exposé avant même d’être conscient de soi. Dans un tout autre registre, mais à partir d’une expérience concrète comparable, le Sègnè – concept issu des pratiques langagières et existentielles ivoiriennes – désigne une forme de persévérance silencieuse, une tenue intérieure face à l’épreuve prolongée, lorsque toute échappatoire est absente. Le Sègnè n’est ni patience passive, ni résistance héroïque ; il est le fait de demeurer, malgré l’usure, sans promesse de récompense. La problématique de cet article est la suivante : le Sègnè peut-il être compris comme une traduction existentielle de la responsabilité lévinassienne ? Autrement dit, le Sègnè permet-il d’incarner, dans une expérience située, ce que Lévinas pense sur le plan conceptuel ? L’hypothèse défendue est que le Sègnè constitue une modalité vécue de l’éthique du pour-autrui, révélant la dimension non héroïque, asymétrique et souvent épuisante de la responsabilité telle que Lévinas la conçoit. La méthode adoptée est une analyse conceptuelle croisée, articulant lecture philosophique des textes lévinassiens et description phénoménologique du Sègnè comme expérience.

1. La responsabilité chez Lévinas : une éthique antérieure à la liberté

Lévinas opère un renversement radical de la tradition morale occidentale. Là où celle-ci fonde l’éthique sur l’autonomie du sujet rationnel, Lévinas soutient que la responsabilité précède la liberté. Le sujet n’est pas d’abord un « je peux », mais un « me voici ». Il est déjà requis avant de se vouloir lui-même. Dans Totalité et Infini, la relation éthique ne naît pas d’un contrat ni d’une reconnaissance mutuelle, mais de la rencontre du visage. Le visage n’est pas un objet de connaissance ; il est ce qui met en échec toute appropriation. Il s’impose comme vulnérabilité et comme appel : « tu ne tueras point ». Cette injonction n’est pas juridique, mais existentielle. Un élément central de l’éthique lévinassienne est son caractère asymétrique. Je suis responsable de l’autre sans attendre qu’il le soit de moi. Cette dissymétrie exclut toute logique de réciprocité ou d’échange équilibré. Elle fonde une responsabilité excessive, parfois décrite comme écrasante. Dans Autrement qu’être, Lévinas radicalise cette position en parlant de substitution : le sujet porte la charge de l’autre, répond à sa place, se rend responsable de ce qui ne lui incombe pas juridiquement. Cette responsabilité n’est ni choisie ni mesurée ; elle est infinie dans son exigence.

2. Le Sègnè : une expérience de la tenue sans héroïsme

Le Sègnè ne se laisse pas réduire à une vertu morale classique. Il ne correspond ni à la patience chrétienne, ni à la résilience psychologique, ni au stoïcisme antique. Il émerge d’un contexte où l’épreuve n’est pas ponctuelle, mais structurelle : pauvreté durable, incertitude sociale, responsabilité familiale non relayée par les institutions. Le Sègnè désigne alors le fait de tenir malgré tout, sans dramatisation, sans discours justificatif, sans attente de reconnaissance. Il s’agit moins de surmonter l’épreuve que de ne pas céder intérieurement. Contrairement aux morales formalisées, le Sègnè n’est pas un système normatif. Il ne prescrit pas ; il décrit une posture. Il est une éthique vécue avant d’être formulée. Cette dimension pré-discursive rapproche le Sègnè de l’éthique lévinassienne, qui se méfie de toute réduction de la responsabilité à une règle universelle abstraite. Le Sègnè s’inscrit dans le quotidien : continuer à assumer une charge familiale, ne pas abandonner malgré l’injustice, rester présent lorsque la lassitude domine. Cette tenue est silencieuse, souvent invisible, mais décisive pour la survie morale des communautés.

3. Le Sègnè comme modalité existentielle de la responsabilité lévinassienne

Le point de convergence fondamental entre Lévinas et le Sègnè réside dans l’idée d’assignation. Le sujet du Sègnè ne tient pas par choix héroïque, mais parce qu’il est requis. Quelqu’un dépend de lui. Se retirer serait une faute irréversible. Cette situation correspond exactement à la description lévinassienne du sujet comme « otage » de l’autre. Le Sègnè n’est pas l’affirmation d’une puissance, mais l’acceptation d’une vulnérabilité durable. Chez Lévinas, la responsabilité n’est jamais présentée comme source d’épanouissement. Elle est lourde, parfois accablante. De même, le Sègnè ne promet aucune rédemption. Il ne transforme pas la souffrance en valeur. Il témoigne simplement d’un refus du retrait moral. En ce sens, le Sègnè permet de lire Lévinas à partir de situations où la responsabilité n’est pas soutenue par des institutions justes. Il met en lumière la dimension tragique de l’éthique lévinassienne, souvent édulcorée par des lectures idéalistes.

4. Limites et enjeux : le Sègnè, entre éthique et justice

Lévinas introduit la figure du tiers pour limiter l’excès de la responsabilité infinie. La justice devient nécessaire afin d’éviter l’épuisement du sujet. Le Sègnè, compris comme tenue individuelle, ne doit donc pas être absolutisé. Il appelle des structures capables de prendre le relais. Toutefois, dans des contextes où ces structures sont défaillantes, le Sègnè demeure la dernière ressource éthique. Il empêche l’effondrement moral là où le droit et la politique échouent.

Conclusion

Le Sègnè, loin d’être un simple concept culturel local, révèle une dimension fondamentale de l’éthique lévinassienne : son enracinement dans la fatigue, l’asymétrie et la persévérance sans gloire. En dialoguant avec Lévinas, le Sègnè montre que la responsabilité n’est pas seulement une catégorie philosophique, mais une expérience vécue de la tenue humaine. Ce croisement ouvre une voie féconde pour une philosophie éthique située, capable de penser l’universel à partir des épreuves concrètes, sans les subsumer sous des abstractions désincarnées.

Bibliographie indicative

Lévinas, Emmanuel, Totalité et Infini, Paris, Livre de poche, 1990.

-------, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, Livre de poche, 2004.

-------, Éthique et Infini, Paris, Livre de poche, 1984.

Ricoeur, Paul, Soi-même comme un autre, Paris, Points, 2015.

Mbembe, Achille, Critique de la raison nègre, Paris, La Découverte, 2015.

N'Dré Sam BEUGRE

N’Dré Sam Beugré, chercheur en philosophie et doctorant en droit international (3ème année), concentre ses recherches sur l’histoire et le développement de la philosophie moderne et contemporaine, ainsi que sur l’interprétation et l’actualisation des idées de philosophes majeurs (Spinoza, Lévinas, Nussbaum, Butler, Marion, Patočka) au regard des questions éthiques, politiques et métaphysiques actuelles.

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