
publié le 08/01/2026

Côte d'Ivoire
Je parle ici depuis un pays que j’aime, un pays qui m’a formé, nourri, blessé aussi parfois, mais qui demeure l’horizon de ma responsabilité intellectuelle et morale. La Côte d’Ivoire traverse une crise silencieuse mais profonde : celle de la confiscation du politique par une minorité d’héritiers. Héritiers de noms, de réseaux, de partis, de privilèges. Cette crise n’est pas seulement institutionnelle ou électorale ; elle est éthique, affective et anthropologique. Elle engage notre manière de concevoir le pouvoir, la citoyenneté et le bien commun.
Sous le regard de Spinoza, cette situation apparaît avec une clarté redoutable. Le philosophe n’aborde pas la politique par la morale des intentions, mais par l’analyse rigoureuse des affects, des désirs et des rapports de puissance. La « guerre des hérités » que nous observons aujourd’hui en Côte d’Ivoire n’est pas un accident : elle est le symptôme d’un usage passionnel du pouvoir, fondé sur la peur, l’avidité et la conservation égoïste de positions acquises.
I. La politique confisquée : quand l’héritage devient une arme
Je constate que le champ politique ivoirien est de plus en plus dominé par des logiques de succession fermée. Les postes circulent dans des cercles restreints, les responsabilités se transmettent comme des biens privés, et l’engagement public devient une rente. Cette logique de l’héritage n’est pas en soi condamnable ; toute société transmet. Mais lorsqu’elle se coupe du mérite, du service rendu au peuple et de la capacité réelle à gouverner, elle devient une violence symbolique.
Spinoza nous enseigne que le pouvoir ne repose jamais uniquement sur la force institutionnelle ; il repose sur l’adhésion affective des gouvernés. Lorsque cette adhésion disparaît, le pouvoir subsiste par la crainte, la manipulation ou la division. Or, la guerre des hérités repose précisément sur ces affects tristes : exclusion, ressentiment, jalousie sociale. Elle nourrit une politique de clans plutôt qu’une politique du commun.
Dans cette configuration, le peuple devient un instrument discursif. On parle en son nom, mais on ne l’écoute plus. On invoque son intérêt, mais on décide sans lui. Spinoza dirait que le peuple est maintenu dans un état de servitude passionnelle : il est mobilisé par des affects qu’il ne maîtrise pas et qui ne servent pas sa puissance d’agir.
II. Spinoza et la critique de l’égoïsme politique
Contrairement à une lecture superficielle, Spinoza ne prône pas un égoïsme moral. Il distingue clairement le désir de persévérer dans son être (conatus) de la cupidité destructrice. L’égoïsme politique que nous observons en Côte d’Ivoire n’est pas l’expression d’un conatus rationnel, mais celle d’une passion aveugle : la peur de perdre, la volonté d’accumuler, l’obsession de se maintenir au sommet.
Spinoza montre que lorsque les gouvernants agissent sous l’emprise des passions tristes, ils affaiblissent l’État lui-même. Un pouvoir obsédé par sa propre reproduction devient incapable de produire de la sécurité, de la justice et de la confiance. Il engendre une société fragmentée, où chacun lutte pour sa survie symbolique et matérielle.
La guerre des hérités est donc une guerre contre la rationalité politique. Elle substitue à la recherche du bien commun une logique de prédation. Or, pour Spinoza, la véritable rationalité politique consiste à organiser les institutions de manière à augmenter la puissance collective, et non à préserver les privilèges de quelques-uns.
III. Le peuple comme puissance collective, non comme foule manipulable
L’une des grandes leçons spinozistes est que le peuple n’est pas une masse irrationnelle par nature. Il devient instable lorsqu’il est gouverné par la peur et le mensonge. En Côte d’Ivoire, trop souvent, le peuple est convoqué lors des élections, puis oublié dans la gestion quotidienne. Cette intermittence de la reconnaissance nourrit la défiance et l’abstention morale.
Faire la politique pour le peuple signifie autre chose que distribuer des promesses ou des slogans. Cela suppose de reconnaître le peuple comme sujet rationnel, capable de comprendre, de juger et de participer. Spinoza affirme que la démocratie est le régime le plus conforme à la nature humaine, non parce qu’elle flatte les passions, mais parce qu’elle permet leur transformation par la raison commune.
La guerre des hérités, au contraire, repose sur la peur du peuple. Elle craint son émancipation intellectuelle, son accès à l’éducation critique, sa capacité à exiger des comptes. Elle préfère un peuple dépendant, fragmenté, divisé par les appartenances ethniques, régionales ou partisanes.
IV. Les affects tristes comme moteur de la crise politique ivoirienne
Spinoza offre une grille d’analyse précieuse : toute politique repose sur une économie des affects. En Côte d’Ivoire, l’espace politique est saturé d’affects tristes : peur de l’autre, nostalgie d’un passé idéalisé, ressentiment contre des adversaires perçus comme des ennemis. Ces affects affaiblissent la capacité collective à imaginer un avenir commun.
La guerre des hérités se nourrit de cette tristesse politique. Elle oppose les anciens aux nouveaux, les installés aux aspirants, non sur la base de projets rationnels, mais sur celle de la méfiance et de la disqualification. Dans un tel contexte, la violence symbolique précède toujours la violence réelle.
Pour Spinoza, une politique juste est celle qui transforme les affects tristes en affects joyeux : confiance, espérance active, désir de coopération. Cela exige des institutions ouvertes, transparentes et inclusives. Cela exige aussi des dirigeants capables de maîtriser leurs propres passions.
V. Faire la politique pour le peuple : une exigence spinoziste
Faire la politique pour le peuple, sous le regard de Spinoza, ne relève pas d’un idéalisme naïf. C’est une exigence rationnelle. Un État qui néglige le bien commun s’expose à l’instabilité permanente. La paix civile n’est jamais le produit de la répression durable, mais de l’accord rationnel entre les citoyens.
En Côte d’Ivoire, cette exigence implique de rompre avec la logique de l’héritage fermé. Elle suppose l’ouverture réelle du champ politique aux compétences, aux idées nouvelles, aux jeunes générations, aux voix marginalisées. Elle exige une éthique de la responsabilité, où le pouvoir est compris comme service et non comme propriété.
Spinoza nous rappelle que nul n’est libre dans un État où la majorité vit dans la peur ou la misère. La liberté n’est pas l’apanage des élites ; elle est une construction collective. Une politique égoïste détruit cette liberté en la réservant à quelques-uns.
VI. Pour une refondation éthique du politique ivoirien
Je crois profondément que la Côte d’Ivoire dispose des ressources humaines, culturelles et intellectuelles pour dépasser la guerre des hérités. Mais cela exige une refondation éthique du politique. Cette refondation passe par l’éducation civique, la valorisation du débat rationnel, et la lutte contre la personnalisation excessive du pouvoir.
Spinoza nous invite à penser le politique sans illusion, mais sans cynisme. Il ne nie pas les passions humaines ; il cherche à les orienter. Une politique pour le peuple doit créer les conditions institutionnelles qui rendent la vertu possible, même chez des individus imparfaits.
Refuser la politique des intérêts égoïstes, ce n’est pas refuser le désir ; c’est refuser sa perversion. C’est reconnaître que le véritable intérêt individuel coïncide, à long terme, avec l’intérêt collectif.
Conclusion : choisir la raison contre la peur
La guerre des hérités n’est pas une fatalité. Elle est le produit de choix politiques et éthiques. Sous le regard de Spinoza, elle apparaît comme une impasse rationnelle. Continuer dans cette voie, c’est affaiblir l’État et trahir le peuple.
Faire la politique pour le peuple, c’est choisir la raison contre la peur, la coopération contre la prédation, la transmission ouverte contre l’héritage verrouillé. C’est accepter que le pouvoir ne trouve sa légitimité que dans l’augmentation de la puissance de vivre de tous.
Je fais le vœu que la Côte d’Ivoire ose ce choix. Non par idéal abstrait, mais par lucidité spinoziste.