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La Crimée russe : assumer l'histoire

publié le 26/09/2019

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Vladimir Poutine s'exprime sur le résultat du référendum en Crimée le 18 mars 2014, devant le Parlement russe réuni en congrès.

Vladimir Poutine déclarait en 2014 : « La Crimée a toujours été et reste, en toute âme et conscience, une partie de la Russie. » Un détour par l'histoire de la péninsule est nécessaire pour comprendre son annexion.

Une situation géopolitique ne peut être évaluée justement sans référence à l’histoire, c’est-à-dire sans penser le présent à la lumière du passé. Sous un tel éclairage, l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 appelle des commentaires nuancés. Du point de vue du droit international, cette annexion est illégale, puisqu’elle est le résultat d’un référendum d’autodétermination qui n’a pas reçu l’aval des autorités ukrainiennes. Elle s’inscrit dans une série d’autres cas identiques : l’annexion de Jérusalem-Est par Israël en 1980 ou la séparation du Kosovo de la Serbie en 2008. Cependant, pour être jugée sans manichéisme, l’annexion de la Crimée doit être remise en perspective.

Longtemps dominée par la Horde d’Or, puis par les Tatars qui reconnaissaient la suzeraineté du sultan de Turquie, la Crimée est devenue russe au XVIIIe siècle. Sa conquête a été menée par Catherine II qui souhaitait étendre son territoire vers le sud. Lors de la première guerre de Turquie (1768-1774), la Russie a remporté de brillantes victoires sur l’Empire ottoman, notamment quand sa flotte partie de la Baltique sous le commandement d’Alexeï Orlov a coulé celle de son adversaire dans la baie de Tchesmé, le 6 juillet 1770. Aux termes du traité de Kutchuk-Kaïnardji, la Russie obtint l’indépendance de la Crimée, le littoral ouest de la péninsule autour de Sébastopol, ainsi que la forteresse de Yine-Kale située à l’est. En 1783, fort de ces points d’appui, les forces russes investirent l’ensemble de la Crimée. Ce coup de force a déclenché la seconde guerre de Turquie (1787-1792). Celle-ci, qui s’est déroulée entièrement sur terre, a été remportée par les troupes commandées par Souvorov. Par le traité de Jassy, signé le 9 janvier 1792, la Turquie reconnaissait l’annexion de la Crimée. La Russie atteignait sa frontière naturelle en direction du sud : la Crimée faisait désormais partie de son territoire.

Soixante ans plus tard, la Crimée a été le théâtre d’un nouveau conflit. La célèbre Guerre de Crimée (1853-1856), dont les causes du déclenchement sont complexes dans le détail, peut grossièrement s’expliquer par la crainte suscitée par l’expansionnisme russe. Redoutant que l’Empire ottoman en déclin ne devienne le vassal de la Russie, ce qui aurait bouleversé l’équilibre des puissances, la France, le Royaume-Uni et le royaume de Sardaigne s’allièrent à lui. Afin de réduire durablement la puissance militaire russe, les coalisés décidèrent d’attaquer la base navale de Sébastopol, où se trouvait la flotte russe de la mer Noire. S’ensuivit une série de batailles dont les noms sont restés célèbres : Alma, Balaklava, Malakoff, etc. Sébastopol résista durant onze mois et demi aux bombardements et aux assauts – une résistance aussi héroïque que désespérée décrite par Léon Tolstoï dans les Récits de Sébastopol. Le 11 septembre 1855, les forces russes abandonnèrent finalement la ville après avoir sabordé leurs navires et fait sauter les fortifications. L’année suivante, la Russie signait le traité de Paris (30 mars 1856) qui enregistrait une nette détérioration de ses positions dans l’Europe du Sud-Est et le Proche-Orient, ainsi qu’un recul général de son influence. Néanmoins, personne à l’époque n’a contesté que la Crimée fût russe, laquelle était devenue un symbole national.

Vladimir Poutine était donc fondé à déclarer le 18 mars 2014, c’est-à-dire le surlendemain du référendum par lequel la Crimée votait à 96,77 % son rattachement à la Russie : « La Crimée c’est la bataille de Balaklava, de Kertch, de Malakoff. Sébastopol est une ville de légende, une ville forteresse, la fierté de la Russie, la base de la flotte russe de la mer Noire. Autant de symboles précieux de la gloire militaire russe et d’un courage sans égal. (…) La Crimée a toujours été et reste, en toute âme et conscience, une partie de la Russie. » De fait, son rattachement à l’Ukraine n’a été décidé par Khrouchtchev qu’en 1954. Ce « don » était censé célébrer le tricentenaire du traité de Pereïaslav, par lequel les cosaques d’Ukraine avaient proclamé leur allégeance à Moscou. Il s’agissait alors d’un geste sans conséquences puisque l’Ukraine faisait partie de l’Union soviétique et que le pouvoir était à Moscou, non à Kiev… Ce n’est qu’en 1991, quand l’Union soviétique s’est disloquée, que le caractère problématique de cette décision est apparu : la Crimée s’est soudain trouvée soumise à l’autorité d’un pays avec lequel elle avait peu d’histoire commune. Ainsi, en 2013, seule 15 % de la population de Crimée se considérait ukrainienne. Deux ans plus tard, selon une étude réalisée par l’institut de sondage allemand GfK, à la question : « Approuvez-vous l’annexion de la Crimée par la Russie ? » seules 2 % des personnes interrogées répondaient par la négative. 

Si on ne peut donc nier que l’annexion de la Crimée soit illégale, selon le droit international, il faut convenir qu’elle est une région historiquement russe, ce qui explique que son rattachement à la Russie se soit déroulé sans violence et qu’il ait été très majoritairement approuvé par les 2,3 millions d’habitants de la péninsule. On doit aussi reconnaître que cette annexion est le triste résultat de l’inconséquence de la diplomatie européenne : la Commission, entraînée par le très atlantiste José Manuel Barroso (qui toute honte bue a rejoint ensuite la banque d’affaire américaine Goldman Sachs), a mené une politique irresponsable visant à détacher l’Ukraine de la Russie. Péché d’orgueil ou naïveté, il fallait manquer de réalisme pour se lancer dans une telle aventure… L’intervention russe en Géorgie en 2008 aurait dû suffire à convaincre les Européens que la Russie entendait désormais préserver ce qu’il lui restait d’influence dans l’espace post-soviétique.

L’annexion de la Crimée aurait pu être évitée, car en « gagnant » la Crimée la Russie a perdu l’Ukraine, ce qui n’était pas son intérêt. Hélas, l’histoire est pleine de tels ratés ! Les choses étant arrivées où elles en sont, que faire? Plutôt que de maintenir contre la Russie des sanctions inefficaces et nocives à notre économie, ne faudrait-il pas reconnaître l’annexion de la Crimée (qui en plus d’aller historiquement de soi est depuis cinq ans une réalité de fait) contre la fin du soutien accordé aux séparatistes pro-russes du Donbass ? C’est sans doute le sens à donner à l’initiative d’Emmanuel Macron qui a rencontré Vladimir Poutine le 19 août 2019 au Fort de Brégançon, juste avant le G7 qui s’est tenu à Biarritz.

Guillaume de Sardes

Guillaume de Sardes est commissaire d'exposition, écrivain-photographe et vidéaste. Il a travaillé pour de nombreux musées en France et à l'étranger (Musée Picasso Paris, Mucem, Frac Paca, Musée YSL de Marrakech, Casa Arabe de Madrid, etc.) et publié une douzaine de livres. Son travail de photographe et vidéaste porte sur les thèmes de l'intime, de l'errance et de la nuit. Contre le manichéisme et le conformisme contemporain, il défend la nuance et la libre pensée, notamment dans le champ de la géopolitique qu'il cultive en amateur.

Auteur de Genet à Tanger

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