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De la propagande, hier et aujourd'hui

publié le 19/05/2026

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Rideau de jour-Pierre Taminiaux

Cet article traite du pouvoir politique de la propagande. Il s'efforce d'établir des points de comparaison entre celle qui régnait sous le régime de Vichy et celle qui domine dans certains médias contemporains.

S'il est bien des images de la période de l'Occupation qui continuent à me troubler, ce sont celles des foules en liesse qui, au printemps 1944, à quelques semaines seulement du débarquement en Normandie, accueillaient avec enthousiasme et ovationnaient le Maréchal Pétain, à Paris et dans plusieurs villes de France. 

Comment un tel élan collectif, en effet, était-il possible après les lois antisémites de l'automne 1940, les rafles de l'été 1942, le STO et la création de la Milice en 1943? Il faut en outre dans ce contexte évoquer les difficultés matérielles de la vie quotidienne, en particulier les restrictions alimentaires qui accablaient la grande majorité de la population, la suspension des libertés civiles fondamentales, telles la liberté d'expression ou d'association, et enfin le climat de peur engendré inévitablement par un État-policier et nourrie par la pratique quasi-permanente de la délation.

Certains ne manqueront pas d'évoquer, en guise d'explication hâtive, le prestige et l'aura du vainqueur de Verdun. Cette image est encore d'actualité, jusque dans les sphères du pouvoir actuel. Elle permet à bien des égards de relativiser la responsabilité de Pétain dans les crimes du régime. Personnellement, elle ne me convainc pas. Car parmi ces foules en liesse, on trouvait de nombreux jeunes qui n'étaient pas encore nés lors du premier conflit mondial.

Une autre explication me semble beaucoup plus valide: celle de la propagande et de son énorme pouvoir politique. Il est clair qu'elle a soutenu les grands totalitarismes du XXe siècle, en particulier le nazisme. Celui-ci, on le sait, créa dès son arrivée au pouvoir un ministère de la propagande dirigé par Joseph Goebbels. La question de l'information et de son contrôle par l'Etat occupait ainsi une place essentielle dans l'idéologie du fascisme allemand.

Elle remplit également un rôle de premier plan dans le régime de Vichy. Il s'agissait, dès 1940, de diffuser partout, c'est-à-dire dans tous les lieux publics, l'image du Maréchal comme père bienveillant et protecteur de la nation. Son portrait était ainsi affiché sur les murs, dans les rues, dans les bureaux et dans les écoles. La propagande reposait dès lors sur l'image idéalisée du chef. 

Mais elle inclut également divers messages ou slogans répétés ad nauseam. 'Un mensonge répété dix fois devient une vérité', disait à cet égard Goebbels. Dans le cas de Vichy, la trinité 'travail famille patrie' était sans cesse mise en avant et imposée au peuple pour mieux s'imprimer dans son esprit. La propagande, en ce sens, impliquait une pratique délibérée du ressassement dans les discours officiels, au niveau du contenu autant que de la forme. Vichy eut d'ailleurs lui aussi son ministre de la propagande, Philippe Henriot, dont les discours étaient diffusés deux fois par jour sur Radio-Paris et qui fut assassiné par la résistance en juin 1944. 

Dans la France de l'Occupation, la propagande put s'infiltrer aisément dans le corps social pour deux raisons fondamentales. Tout d'abord, elle cibla en premier lieu l'enfance et la jeunesse, selon le modèle nazi, c'est-à-dire des catégories d'âge par définition plus malléables et plus susceptibles d'être influencées par des figures d'autorité. 

Ensuite, elle bénéficia d'un environnement culturel où les sources d'information disponibles étaient limitées, en particulier dans les petites villles et dans les campagnes. À cette époque, en effet, il n'y avait ni la télévision ni l'Internet. La presse, pour beaucoup, se résumait en outre à des journaux locaux. 

Le contrôle des moyens d'information par le régime de Vichy rendit assurément cette situation encore plus problématique, puisqu'il ne permit, en particulier, que la diffusion de journaux collaborationnistes comme Je suis Partout ou Le Cri du peuple. La résistance, dans ce contexte d'étouffement de toute parole libre et indépendante, ne put ainsi exprimer son message que par des journaux clandestins. 

On peut dire à cet égard que le capitalisme de l'époque était encore un capitalisme basé sur l'industrie, et non pas sur la communication et l'information comme aujourd'hui, à l'ère des nouvelles technologies. L'impératif économique avant d'être culturel de l'information 24 heures sur 24 n'était donc pas de mise. Celle-ci ne constituait pas, dans cette perspective, une valeur souveraine caractéristique d'une toute-puissance sociale. 

Nous assistons actuellement à l'échelle mondiale à la renaissance des idéologies d'extrême-droite. Or, la leçon historique essentielle du régime de Vichy est d'avoir démontré sans la moindre équivoque possible qu'il n'existe pas de dictature ni de fascisme sans pouvoir de la propagande. Il nous faut donc considérer avec attention cette présence de la propagande autour de nous, à l'intérieur des démocraties libérales occidentales, dans le contexte de la montée des néo-fascismes. 

Il est clair que nous vivons tous dans un univers sur-médiatisé. Il semble très différent de celui dans lequel vivait la population française sous l'Occupation. On pourrait croire ainsi qu'une telle abondance d'information favorise le pluralisme et la diversité d'opinion. C'est sans doute partiellement vrai. 

Mais elle trahit simultanément une perte de sens et surtout de vérité de l'information, ce que la notion de 'fake news' souligne parfaitement. Le déluge permanent d'images et de commentaires produit en effet souvent une impression de confusion ou même de chaos. Tout message, ainsi, peut être instantanément effacé et remplacé par un autre message qui le contredit radicalement. Il perd donc nécessairement de sa force et de son authenticité au coeur d'une production effrénée de signes instables et éphémères.

La propagande, par définition, s'oppose à toute forme de vérité politique. Mais la sur-information, de son côté et presque paradoxalement, peut très bien engendrer les mêmes effets, puisque toute vérité énoncée publiquement peut être immédiatement neutralisée par une autre parole qui s'ajoute à elle et finit par l'annuler.

À la propagande fasciste du XXe siècle reposant avant tout sur le manque d'information, la démocratie libérale du XXIe siècle répond dès lors par un excès qui peut lui aussi aboutir à la manipulation des esprits. Les réseaux sociaux, en particulier, jouent un rôle de premier plan dans une telle manipulation, ce que prouve amplement le pouvoir des influencers, aux États-Unis, qui fut décisif dans la réélection de Donald Trump.

Il est troublant de constater, dans cette optique, que la société américaine est sans doute la plus médiatisée de la planète, mais que simultanément, elle est aussi celle où l'ignorance historique et politique de la majorité de la population est la plus grande. De telles insuffisances conduisent dès lors irrésistiblement au succès du néofascisme.  

En quelque sorte, la propagande de Vichy reposa sur une dissimulation de la vérité, celle des camps de la mort et de la solution finale. La propagande contemporaine, par contraste, est issue d'une sur-exposition apparente de celle-ci. La question politique fondamentale qu'il faut alors se poser est la suivante: l'homme moyen est-il véritablement mieux informé de nos jours qu'il ne l'était sous Vichy, noyé qu'il est sous une avalanche de messages répandus sur son ordinateur et sur son téléphone portable? 

À notre époque, l'invraisemblable horreur engendrée par l'autoritarisme et le néo-fascisme à travers le monde se résume souvent à une somme de clips et d'images faciles et vite avalées. Si tout se réduit à de l'information, alors, celle-ci devient nécessairement un phénomène d'une grande banalité. Mais comme on le sait, de la banalisation des choses, et en particulier de l'image du mal radical, on passe rapidement à l'indifférence.

Or, c'est précisément cette indifférence au mal que la propagande de Vichy cherchait à provoquer. Les populations civiles devaient ainsi s'habituer au phénomène de la collaboration et le considérer comme un fait accompli, une réalité incontournable et durable.  

En outre, la propagande de Vichy fut monopolisée par un État clairement identifiable. La propagande contemporaine, par contre, est disséminée dans de nombreux médias, souvent alternatifs et en apparence démocratiques, et donc moins facilement saisissable. Mais c'est bien ce qui la rend particulièrement redoutable et efficace. Les Influencers d'extrême-droite, ainsi, prétendent représenter les aspirations du peuple en dehors de tout contrôle étatique.

PIERRE TAMINIAUX

Professeur de littérature française et francophone du XXe et du XXIe siècle à Georgetown University. Auteur d'une dizaine d'ouvrages et d'une soixantaine d'articles qui traitent en particulier des rapports entre la littérature et les arts plastiques dans les avant-gardes, dont le surréalisme. Il a également publié sept recueils de poésie, huit pièces de théâtre et a exposé une centaine d'oeuvres d'art (peintures, dessins, photographies) entre la Belgique et les Etats-Unis.

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