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Lettre aux profs du ministre : incantation n'est pas solution !

publié le 27/01/2026

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Libre de droit sur Pexels. Titre : Enseignant Parlant à La Classe

Le ministre appelle les enseignants au combat : « Nous avons besoin de vous, sentinelles de la raison. » Quelle portée pour une telle lettre, accompagnée d’aucune annonce, quand les enseignants se sentent lâchés par la République ? Nous invitons plutôt à un autre chemin que celui de l’incantation.

Le ministre de l’Éducation nationale a fait parvenir une « lettre aux professeurs ». Assortie de quelques formules flatteuses à leur endroit, chacun des enseignants français l’ont reçu ce jeudi 22 janvier. Entre constats liés à l’évolution du monde et réaffirmation de l’importance des missions de l’École, son message principal met en avant un combat, qu’Édouard Geffray appelle à mener :

« Nous avons besoin de vous, sentinelles de la raison. Car lorsque le savoir recule, la démocratie vacille. »

La « configuration géopolitique » et la « révolution numérique » sont en ligne de mire, ainsi que l’ « individualisme effréné ». La plume du ministre est inspirée et nous partageons totalement son propos : l’École est une des grandes réponses aux crises actuelles[1]. Cette idée fera probablement consensus parmi les professeurs. Néanmoins, nous nous interrogeons sur le but et sur les effets d’une telle lettre, qui n’est accompagnée d’aucune annonce particulière, d’aucune perspective concrète.

Derrière les mots, la réalité

Face à ce message qui leur est adressé, les enseignants vivent une réalité. Qu’en est-il vraiment de notre système éducatif et de la capacité des enseignants à transmettre ce savoir, quand les classes françaises sont parmi les plus surchargées[2], quand, faute de choix du législateur, les programmes sont pléthoriques, quand des rythmes scolaires inadaptés n’ont jamais pu être réformés, etc. Qu’en est-il de la lutte contre l’individualisme dans une École parmi les plus sélectives et les plus inégalitaires de l’OCDE[3]. Qu’en est-il de la capacité de l’École à instituer la personne et à créer du commun -pour reprendre les mots du ministre-, quand les moyens ne sont pas donnés pour aller vers d’autres pratiques pédagogiques, vers des classes plus ouvertes et plus coopératives, vers des apprentissages plus actifs.

Il y a en effet une impérieuse nécessité à agir sur le rapport au savoir des élèves : il est devenu vital pour nos démocraties de leur apprendre à discerner ce qui relève de la croyance et du savoir, ce qui est du côté de la manipulation ou du côté de la vérité scientifique, ce qui tient du fait ou de l’opinion… Mais, au-delà du rôle des professeurs, c’est celui de l’État qui est à mettre en avant. Faisons-nous vraiment de ce sujet une priorité ? Le système éducatif français est-il organisé pour répondre à ces problématiques ? A l’évidence non et derrière les mots du ministre se cache donc une réalité bien moins inspirante !

Quelle volonté politique, pour quel idéal ?

Les constats pessimistes souvent faits à propos de l’École ne doivent pas nous étonner. Celle-ci n’est le lieu d’aucun réel volontarisme politique. Les dernières grandes réformes du système éducatif remontent aux années 1970, avec la loi Haby. Nos politiques éducatives se résument essentiellement à des ajustements, plus ou moins importants, relevant du court terme et ne s’inscrivant que rarement dans une cohérence d’ensemble ou dans la durée.

On pourra expliquer que les difficultés actuelles sont conjoncturelles, qu’elles sont la conséquence du monde que l’on connaît et des évolutions, dont certaines sont rappelées par Edouard Geffray. Mais ce constat ne date pas d’aujourd’hui. Il s’enracine dans les difficultés historiques de l’école à se démocratiser et à se montrer à la hauteur des enjeux de la République. Nous partageons totalement ses mots quand le ministre explique qu’ « il n’y a pas d’École sans idéal, ni d’espoir sans horizon commun. » C’est précisément là, selon nous, où réside le problème du système éducatif français.

Quelles sont les options qui se présentent ? Poursuivre une politiques libérale qui accroît les inégalités sociales et dont on peut craindre que la finalité soit simplement la privatisation de l’éducation : à l’évidence ce n’est pas la solution, mais plutôt une bonne partie du problème. Revenir aux figures des Lumières, de Condorcet puis de Ferry, ainsi que le fait Edouard Geffray dans cette lettre, outre la réaffirmation de valeurs que nous souhaitons défendre, n’apporte pas non plus de réponse directe. La société et l’École du XXIème siècle ne peuvent plus se concevoir à partir de ces cadres de pensée. Il faut nous donner une vision précise de l’avenir commun que nous souhaitons nous donner. Il faut créer les conditions de ce débat, pour décider de finalités éducatives partagées et ensuite nous donner les moyens de tendre vers elles. C’est précisément la raison qui nous a poussé à l’écriture de l’ouvrage intitulé L’école du futur. La fraternité pour horizon, dont l’objectif est d’alimenter ce débat, en essayant de penser une École adaptée à notre temps et aux enjeux contemporains1.

Edouard Geffray n’est évidemment pas responsable de la situation actuelle. Et rappelons que le fond de son propos trouvera probablement l’assentiment de la plupart des enseignants. Toutefois, c’est la pertinence de cette lettre qui questionne. A quoi bon insister sur tous ces enjeux et à quoi bon redire ainsi aux enseignants le rôle crucial de l’École, quand, depuis l’intérieur, ils y vivent une situation si tendue. Ne se sentant ni soutenus, ni reconnus, ce message de notre ministre ne sera certainement pas une source d’inspiration pour eux. Sans annonce, ni perspective, il sonne comme une simple incantation. Cela risque surtout de renforcer leurs désillusions, en venant souligner combien le fossé se creuse entre les ambitions de l’école de la République et leur vécu quotidien. C’est pourquoi une telle lettre nous semble contre-productive ; elle pourrait même être perçue par certains comme une provocation !

Une projet de nation à se donner

Plus que de telles incantations, nous avons besoin d’une réelle volonté politique, de réformes et d’actions. Les français semblent bien comprendre que les investissements militaires deviennent progressivement des priorités nationales. Mais que se passera-t-il si nous n’avons plus rien à défendre, si notre culture et nos valeurs se perdent ? Qu’adviendra-t-il si les attaques, aujourd’hui fourbies outre atlantique contre la démocratie et l’Europe réussissent, si l’obscurantisme véhiculé par certains réseaux sociaux et certains acteurs politiques l’emporte ? Que ferons-nous si notre nation ne souhaitait plus se battre pour la démocratie, puisqu’il semble y avoir de moins en moins de français y étant prêts[4] ? L’Éducation et l’École sont, tout autant que la défense, des priorités absolues sans lesquelles notre société n’a pas d’avenir et sans lesquelles plus rien n’a donc de sens !

Notre avenir passe impérativement par une réflexion de fond sur notre jeunesse, sur notre capacité à la former, à la préparer aux défis qui nous attendent et sur la façon de les accompagner pour construire ensemble le monde de demain. C’est à la société toute entière de se mobiliser ! Voilà pourquoi il nous semble impératif de mettre le sujet en débat. La convention citoyenne serait un formidable outil car elle respecte les grandes exigences démocratiques que sont la diversité d’opinions, l’éclairage de la science et une délibération sincère, argumentée, soucieuse du bien commun[5].

Monsieur le ministre, vos mots sont justes et sont forts, mais il faut les accompagner d’actes à la hauteur. Il nous semble que les grandes réformes dont nécessite notre système éducatif pourraient débuter par une telle convention citoyenne.

    

[1] Anthony Van de Kerkhove. L’École du futur. La fraternité pour horizon. Paris, Hermann, 2026

[2] Données de l’OCDE (2020). Élèves par enseignant. Disponible sur : https://data.oecd.org/fr/teachers/eleves-par-enseignant.htm

[3] Rapport du CNESCO (Centre National d’Étude des systèmes Scolaires). Inégalités sociales et migratoires, comment l’école amplifie-t-elle les inégalités (septembre 2016).

[4] Ce sont déjà 15% des français qui ne se disent plus prêts à défendre notre démocratie, selon une enquête commandée par le CESE (conseil économique social et environnemental) auprès d’IPSOS, à l’occasion de son rapport annuel sur l'état de la France présenté en octobre 2024.

[5] Bénédicte Apouey, Jean-Michel Fourniau, Solène Tournus. Des citoyennes délibératives et des citoyens

délibératifs : La Convention citoyenne pour le climat face à la délibération. Participations - Revue de

sciences sociales sur la démocratie et la citoyenneté, 2022, 34 (3), pp.37-79. Disponible sur : https://shs.hal.science/halshs-03908690v1/document

Anthony Van de Kerkhove

Anthony Van de Kerkhove est enseignant-formateur et essayiste : il enseigne en lycée et à l’université. Défendant une École plus juste et moins individualiste, il s'est engagé dans de nombreuses innovations pédagogiques, notamment sur la question de l'évaluation. Il a exercé différentes missions au sein de l’Éduction nationale (commission examens, concours de recrutement des enseignants...). Il œuvre aussi dans le champ associatif au sein de l'AE-EPS, dans un collectif d'enseignants et d'experts qu'il a initié, pour travailler la question de la coopération entre élèves, notamment l'entraide dans les apprentissages. Parmi ses publications, citons Libérons l'école des notes (éditions Le Pommier, 2016) et, plus récemment, La coopération à l’École et en EPS, ouvrage collectif qu'il a co-coordonné (éditions AE-EPS,2025).

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