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Le monde arabo musulman est-il incapable de vivre en paix ?

publié le 16/09/2019

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WikiMediascommons / Author : Ministère des Affaires Etrangères Tunisien from Tunisie

Le Moyen-Orient est en crise permanente avec des effets négatifs potentiels sur la paix régionale, sinon mondiale. Cet article vise à exprimer des réflexions sur l’importance de la stabilité politique, certes aujourd'hui bien aléatoire, du monde arabo-musulman pour la sécurité internationale.

Depuis 2010, le monde arabo-musulman est un foyer de tensions permanent. Hormis la Tunisie, seul Etat réussissant globalement à maintenir un système démocratique malgré les actions terroristes des islamistes, constatons que les Etats arabo-musulmans ne sont ni démocratiques, ni pacifiques, ni dans une phase de croissance économique conduisant au moins à une stabilité intérieure alors que leurs populations s’accroissent avec toutes les implications sociales imaginables et donc leur influence sur les systèmes politiques. Tous les ingrédients sont bien présents pour rendre l’instabilité permanente dans cette région. 

L'échec des "Printemps arabes"

De fait, malgré les espoirs mis dans la remise en cause des régimes au pouvoir, les Printemps arabes ont été des échecs successifs, provoquant guerres civiles, coups d’état, conflits, mouvements islamistes terroristes, instabilités populaires avec pour résultats la réaffirmation de la plupart des régimes autoritaires ou dictatoriaux en place. Cependant, des réformes économiques parfois sociétales ont été engagées aussi bien dans l’objectif d’assurer un meilleur développement économique des Etats concernés que pour assurer leur survie.

Après la destruction du proto-état islamique, les rapports de force semblent aujourd'hui avoir figé les positions sans laisser entrevoir à terme des solutions pacifiques durables. L’Etat syrien a reconquis une grande partie de son territoire. Il a engagé la reconquête de sa partie nord contre les djihadistes syriens dont il a permis l’émergence dans le passé pour rester au pouvoir. 

La Turquie a envahi une frange du territoire syrien, soutient les opposants au régime d’Assad au point qu’en août 2019 un convoi turc a été bombardé par les forces syriennes. Elle entretient en revanche de bons rapports avec les Kurdes irakiens dont elle dépend pour son approvisionnement pétrolier. Seul l’Irak semble se stabiliser et engage peu à peu sa reconstruction malgré la réorganisation du groupe terroriste "état islamique" sur son territoire.

En Egypte, le maréchal Al-Sissi a renforcé son pouvoir après l’élimination des frères musulmans égyptiens. Il s’est engagé dans la guerre contre les djihadistes dans le Sinaï avec une certaine convergence d’intérêts avec Israël. 

L’Iran pour sa part s’implante progressivement au point que ses forces sont bombardées par Israël au Liban, en Syrie et en Irak. La dénonciation de l’accord sur le nucléaire militaire iranien a cependant affaibli ses ambitions régionales sans lui retirer toute sa capacité de nuisance.

Dans le Maghreb, le printemps arabe tente d’émerger en Algérie pour chasser du pouvoir la classe dirigeante corrompue tout en évitant le retour au pouvoir des islamistes. En revanche, la Libye reste une zone de combat entre les tribus, entre islamistes et non-islamistes avec l’intervention de puissances étrangères qu’elles soient arabes ou occidentales, soucieuses à la fois de combattre l’islamisme radical, de soutenir un Etat qui puisse contrôler ses frontières et par là établir un cordon sanitaire entre les migrants et l’Europe.

La lutte pour le leadership du monde arabo-musulman

Dans l’immense majorité de ces Etats, les destructions et les mouvements de populations imposent à terme un immense effort de reconstruction et donc de financement notamment par la communauté internationale, formidable enjeu pour stabiliser cette région, non par altruisme mais simplement pour instaurer des paix durables. Face à cette situation, les monarchies du Golfe qui disposent de moyens financiers importants sont cependant en première ligne. Le monde arabo-musulman constituant naturellement leur zone d’influence, se pose alors la question de savoir qui en est le leader légitime. 

Or, l’Arabie saoudite affiche cette ambition. Elle exige l’alignement des autres pays arabes sunnites sur sa politique étrangère. De fait, construire ce pôle homogène civilisationnel qui s’appuie sur l’islam et l’ethnie, soutenu par la ressource des hydrocarbures, vise aussi à établir une politique d’influence commune en-dehors du Moyen-Orient, fondée sur ces caractéristiques de religion, sinon ethno-culturelles. Seul le Qatar a les moyens de refuser aujourd'hui cette domination à la différence des autres Etats sans que l’on ne puisse exclure des ambitions internationales mais à la dimension de cet Etat.

Compte tenu des besoins en stabilité souhaités notamment par les pays occidentaux, que ce soit dans la lutte contre l’islamisme radical ou les frères musulmans, ce qui se passe au Moyen-Orient, sauf quand cela concerne Israël, entraîne des positions plutôt discrètes et prudentes des Etats de l’Union européenne et bien sûr de la France. Chaque Etat a compris que la complexité de ce Moyen-Orient aux multiples conflits enchevêtrés ne pourra trouver que des solutions locales. L’Europe n’est concernée que d’une manière lointaine, tant qu’elle n’est pas menacée justifiant alors une intervention militaire. Cette région bénéficie donc d’une certaine « neutralité » de la communauté internationale.

L'influence des États non arabo-musulmans

Dans le cadre des rapports de force géopolitiques, nul doute pourtant que les acteurs non arabo-musulmans ont une influence sur les tensions de la région pour leurs propres intérêts ou leurs visions stratégiques respectives. Ainsi, plusieurs Etats musulmans non-arabes pèsent sur la région. 

L’Iran chiite est un acteur majeur dans ce Moyen-Orient instable par son opposition aux monarchies sunnites du golfe arabo-persique, et par son infiltration dans le monde arabe à travers les minorités chiites. Sa menace n’est pas uniquement religieuse mais aussi politique. L’Iran est une « république » certes islamique mais qui a vocation à exporter sa révolution, donc à remettre en question les systèmes politiques de la région. Il faut se rappeler que Khomeiny était affilié depuis les années cinquante à la branche chiite du mouvement des Frères musulmans.

Sur le plan international, la tension croissante avec les Etats-Unis est préoccupante malgré quelques timides avancées lors du G7 à Biarritz. La question de l’armement nucléaire de l’Iran et surtout de ses capacités balistiques sans lesquelles l’arme nucléaire n’a que peu d’intérêt, reste primordiale. Certes, cette raison n’en est sans doute pas la principale. La survie d’Israël est au cœur de cette tension en raison du fort tropisme de l’administration américaine pour Israël. L’influence du pétrole ne peut être exclue dans la mesure où les Etats-Unis sont désormais indépendants du pétrole moyen-oriental. Ils sont devenus le premier producteur d’un pétrole aujourd'hui autorisé aussi à l’exportation et désormais lié à un prix acceptable du baril. 

La Turquie, autre Etat musulman certes non arabe mais sur la ligne politique des frères musulmans, veut s’imposer comme le « grand frère » et retrouver son influence passée. Il soutient le Qatar en y renforçant sa présence militaire avec une nouvelle base qui sera inaugurée à l’automne 2019. Cependant, sa stratégie perturbatrice s’exerce surtout en Syrie par son action contre les Kurdes, ses relations ambiguës avec la Russie, alliée du président Assad, en Méditerranée avec l’exploitation contestée en mer Egée des gisements d’hydrocarbures, sur le continent européen par l’achat de missiles russes S400 alors qu’elle est membre de l’OTAN, celle-ci se réorganisant face à une menace russe potentielle. 

S’ajoute enfin l’alliance israélo-américaine qui impose une dimension supplémentaire avec la recherche d’un plan de paix concernant la question palestinienne. Or, l’impossibilité israélienne d’avoir un gouvernement stable au moins jusqu’aux élections d’automne a retardé la mise en oeuvre de ce plan alors que la politique menée par Israël à Jérusalem et dans les territoires occupés fait douter d’une volonté d’aboutir à la paix.

Un Moyen-Orient pacifié est-il envisageable ?

Compte tenu des multiples interactions entre les belligérants, les inimitiés, les intérêts nationaux, peut-on croire en un quelconque avenir pacifique pour le Moyen-Orient arabo-musulman et bien sûr plus pour la région du Golfe ? Rien n’est moins certain et il apparaît qu’une solution globale est peu probable aujourd'hui. En revanche, des solutions locales réussies pourraient entraîner un phénomène de domino et amener progressivement une pacification de la région, possibilité à envisager cependant que dans un futur lointain. 

François Chauvancy

François Chauvancy, ancien général de brigade, est directeur des études du groupe Demos et directeur de la revue Etudes qui prépare aux concours de la Fonction publique. Il est consultant régulier dans les médias pour les conflits au Proche-Orient et tient une chronique mensuel pour Le Monde. Il enseigne les problématiques de défenses et d'influence dans plusieurs universités. Il a notamment publié aux éditions Hermann, "Blocus du Qatar : l'offensive manquée. Guerre de l’information, jeux d'influence, affrontement économique" (2018)

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