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Et maintenant, la crise…de nos propres paradoxes ?

publié le 19/07/2020

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Musée d'histoire de la médecine, Paris : Girodet,"Hippocrate refusant les présents d'Artaxerxès", 1792

La crise provoquée par la pandémie de COVID-19 a mis en lumière plusieurs tensions qu'il est aujourd'hui nécessaire de faire fructifier en beaux et désagréables paradoxes.

 

La vertu de toute crise, comme l’a jadis soutenu la tradition hippocratique, c’est aussi bien de révéler les tensions sous-jacentes à l’activité ordinaire que de provoquer la réinvention de nouvelles normes de santé. La réflexion philosophique permet de construire ces tensions comme de véritables paradoxes, sans doute peu agréables à constater et à éprouver, néanmoins utiles pour la compréhension de notre situation, voire irremplaçables pour nous forcer, en nous mettant en mouvement, à nous transformer. Si on ne le fait pas, nos tensions se transformeront en pénibles contradictions... Voici trois de ces paradoxes, différents les uns des autres, mais tous trois contemporains. 

Premier paradoxe : dans le cadre français dominé par l'Etat-Providence, la demande qui a été adressée aux services publics (Santé, Education et Défense) de trouver des solutions et de gérer la crise a été assumée par eux avec un certain succès, et elle s'est exprimée par l'engagement très important dont se sont acquittés les personnels de la Fonction publique, tandis que souvent leur statut est peu valorisé, et leur image globalement dégradée depuis plusieurs années. Le discours économique et politique dominant prône l’efficacité entendue comme rentabilité, mais ce sont des formes d'engagement non évaluables économiquement – et non rétribuées à leur juste valeur – qui ont permis de juguler les effets du virus et de garder espoir. La sortie de crise est douloureuse pour ces personnels exaspérés d’être rétribués sur le modèle d’un « contre-don » intéressant en termes de valorisation d’image (quantifiable en applaudissements ?) mais peu payé du point de vue matériel. Quel paradoxe que cette société dominée par une pensée fortement libérale qui ne peut pourtant gérer la crise sans en appeler à l'Etat républicain. 

Deuxième paradoxe : la crise a favorisé le développement du télétravail, et a révélé tout à la fois le haut niveau de performance, la richesse et la robustesse de nos environnements numériques. Le télétravail s’avère très efficace, mais la dimension de socialisation de l'activité professionnelle, qui pour sa part passe par la présence corporelle et l'échange émotionnel, en sort quant à elle très frustrée. Tout le monde a pu se rendre compte que grâce aux outils technologiques, une tâche augmentée par le numérique et l’IA peut à la fois être très bien exécutée et extrêmement frustrante à exécuter ! Du fait même de l’efficacité de nos outils, les suites de la crise nous invitent donc à réinventer le sens de l'activité socio-professionnelle au-delà du télétravail. Si maintenant il convient d’innover, ce n’est pas de manière technologique, en tout cas pas exclusivement technologique, mais à l'aide des sciences humaines et sociales, et avec les collectifs d'usagers eux-mêmes, il s'agit de re-sensorialiser les relations professionnelles. Le paradoxe est le suivant : nos organisations, avec de tels outils, disposent de bien plus d'intelligence (artificielle) qu'elles pouvaient en rêver, c'est maintenant de corps sensibles qu'il faut les doter.

Troisième paradoxe : du point de vue de l'éthique environnementale, aujourd'hui on ne sait pas s'il faut favoriser le télétravail (car comme on se déplace moins physiquement, on pollue moins avec les transports), ou limiter la connexion par personne (car comme on est connecté toute la journée, on augmente l'activité des data center, sans compter l'usure des terminaux – PC, smartphones, tablettes – que l'on produit industriellement sans souci de leur coût environnemental). Les contraintes environnementales et l’injonction écologique dessinent le cadre d’un dilemme actuellement insoluble. Le paradoxe est que si nous, humains, affectons de nous déclarer préoccupés par l'environnement, ce sont nos machines, si on les paramètre correctement, qui sont à même de nous indiquer combien leur activité coûte réellement à la planète. 

Bref, une époque intéressante s’ouvre pour la réflexion philosophique appliquée à l’innovation, car, en nous permettant de nous comprendre à travers nos tensions structurantes, elle peut agir comme une véritable "médecine de civilisation". Un peu de courage et, dans l'esprit du médecin-philosophe Hippocrate, nous échapperons peut-être aux douloureuses contradictions qui pointent ici et là !

Thierry Ménissier

Thierry Ménissier est philosophe et ses publications, inspirées par la pensée de Nicolas Machiavel, portent sur la transformation des principes de l’éthique publique, sur le phénomène de leadership dans les contextes des organisations démocratiques (publiques et privées) et sur l’innovation technologique, organisationnelle et sociale, interprétée comme un mode de transformation des sociétés contemporaines ; dans ce cadre, il entend développer une philosophie éthique et politique qui intègre les phénomènes technologiques.

Auteur de Philosophie de la corruption

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