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De quoi le Hashtag est-il le nom ?

publié le 27/11/2019

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Lum3n.com, 17 octobre 2017, WikiCommons

Dans le lexique de la langue numérique, le Hashtag instaure une nouvelle communication. Il permet notamment de nouveaux usages et de nouvelles manières de communiquer et de s’exprimer. Mais c’est sa place dans le phénomène #Metoo qui éclaire certainement sa fonction la plus forte et la plus inédite.

Aux origines taxinomiques du symbole

#, Hashtag : ce petit signe est utilisé plus de 125 millions de fois par jour. C’est Chris Messira qui, en 2007, proposa dans un tweet d’utiliser le symbole croisillon pour classer et ordonner les messages. Aux Etas-Unis, ce symbole est appelé « pound » (livre, l’unité de mesure) et les anglo-saxons le nomment « number sign » ou « hash ». Le hashtag renvoie ainsi, initialement, à une abréviation : celle du mot de « libra » (noté lb), nom latin de la livre au sens d’unité de masse. Inconnu des francophones, le # a ensuite été traduit, du fait de sa ressemblance avec le signe musical, par dièse. 

Quoi qu’il en soit, le hashtag – apparemment ultra-contemporain et pour certains, symbole d’un dépérissement de la langue – est d’abord la transformation voire la réinvention d’un terme latin ayant fonction de mesure d’unité. Le groupe de mots qui succède au # devient un syntagme classificateur, un bloc et les mots qui s’y collent ne font plus qu’un pour prendre leur essor par le #. Par cette agglomération, est créé un message d’une autre teneur : le discours numérique accélère le potentiel créateur et la virtualité des mots, et participe à la métamorphose de la langue en en changeant l’allure. Avec le Hashtag, on ne lit plus de la même manière, on n’entend plus la même chose – et donc on répond différemment, voire on répond là où avant rien ne se disait. Ici, se fabrique une signification nouvelle : le hashtag donne à voir la portée d’un message, il le met en perspective en lui donnant une forme d’élévation du sens.

Ce que crée cette nouvelle pratique langagière

Peut-être est-ce là la raison de sa proximité avec le dièse musical, qui suggère l’élévation d’un demi octave plus haut ? Car le # est bien une manière d’élever la voix dans l’image, dans l’écran, de créer une collectivité pour que les silences deviennent des voix.

En classant les messages dans un univers signifiant, en indiquant la portée et l’enjeu du message, le hastag vient toucher un foyer de reconnaissance. Il permet de mieux retrouver ses interlocuteurs, d’adresser plus clairement son message. Le Hashtag permet alors une forme nouvelle de reconnaissance, qui lève de nouveaux enjeux d’identifications et d’isolements politiques, sociaux et psychologiques. D’une certaine manière, le hashtag participe de l’élaboration d’une forme d’altérité augmentée : grâce à lui, la place d’autrui peut devenir la mienne. Le # devient symbole de l’ouverture de l’identité. Ouverture à un autre sujet dont je peux et veux devenir le porte-parole ; ou ouverture à une cause que je soutiens et qui me soutient, un mot que je revendique et dont je m’étiquette. 

Cela semble notamment évident avec la prolifération des messages hashtagés « #JesuisCharlie » après les attentats de Charlie Hebdo. Le « Je » ne désigne ici que la possibilité d’être en même temps un autre. Il nie la singularité irréductible du sujet pour en faire un symbole, un discours, un vivant, un mort. Le hashtag noue alors le sujet parlant à l’altérité : en faisant écho à la parole de l’autre, en reprenant les mêmes symboles pour construire une solidarité ou une communauté, il permet à l’individu de s’ouvrir à l’autre, de s’intéresser différemment à lui, de se mêler à l’être de l’autre – et ce, d’une manière inédite par condensations et déplacements. Ce ricochet par le tag de l’autre fait nouage et alliance – interrogeant la qualité du lien humain, du lien social, ses possibilités d’alliages et qui trouve là un nouveau démarreur.

C’est pourquoi, contrairement à ce que l’on pense, le discours numérique permet de briser la solitude. Il est une adresse, une réponse : il condense le moment de la prise de parole pour en faire un appel plus fort, plus symbolique à la subjectivité.

Le cas #Metoo

#Metoo : ce phénomène mondial, viral, éclaire des propriétés supplémentaires du discours numérique. Quand ce hasthtag a été traduit, il le fut pour la majorité des pays littéralement. La fonction est ici encore plus précise, encore plus significative quant à l’altérité et la conscience de l’autre mise en jeu. #Metoo est une révolution dans le discours et dans la société, car il implique qu’une femme parle de la violence qu’elle a subie. A lui seul, ce vocable d’un nouveau genre constitue une réponse à un énoncé premier qui n’aura plus besoin de se répéter. Sans utiliser d’autres mots, sans entrer dans une narration plus personnelle, « #Metoo » est une façon de témoigner, d’exprimer son histoire, de trouver un premier lieu hors de l’indicible. #Metoo est un moyen pour supprimer l’espace entre les histoires singulières. Autrement dit, ce discours qui n’en est pas un, lorsqu’il est répété, autorise l’entrée dans le discours. Il est à l’opposé de la confession, du récit intime et singulier qui est le plus souvent impossible pour un sujet dont la capacité narrative est entravée par la souffrance, le harcèlement, le viol. La voix du sujet, ne pouvait se faire entendre que dans les abords du langage. Ces abords du langage, le Hashtag permet de les trouver, dans le bord du collectif : au sein de cet agglomérat de mots, la voix commence et permet de faire entendre une altérité qui devient entité. N’est ce pas là une autre définition de l’Humanité ?

Les femmes se répondent entre elles, en écho, où chaque dièse, chaque réponse ajoute un demi ton en plus. L’absence même de traduction et la conservation de la formule en anglais a permis, par l’identique de ce vocable de ne pas trop en dire et de s’identifier néanmoins comme ayant été victime de violences. Le Hashtag #Metoo a permis à des milliers de femmes de se montrer et de retrouver une voix. Premier pas, première manifestation hors du silence.

Il a fallu aux victimes, pour qu’elles puissent quitter leur mutisme, démarrer par le discours de l’autre, par l’absence de détails, par une pure mention. C’était la condition de possibilité de l’émergence de leur parole. Le Hashtag a ainsi pu ainsi faire fonction d’abri pour la subjectivité : il a défini une communauté sororale protectrice (comme le montre le passage du #Metoo au #Noustoutes). Sans cela une parole sur la violence subie, partie de « rien » c’est-à-dire partie sans l’autre, n’aurait certainement pas été possible. Peut-être pour des raisons sociales ou politiques, mais sans doute aussi pour des raisons qui sont liées à la texture du récit dès qu’il s’approche du Réel (terme utilisé par Jacques Lacan pour nommer l’impossible et l’impensable de l’expérience).

Une subjectivité qui se construit par l’altérité

Là où le « je » était impossible, où il était impossible de dire « je » en son nom propre, c’est le « moi » de l’autre qui a offert un appui et fourni un système de démarrage pour l’énonciation. Le # a été un moyen d’affronter l’indicible et l’impensable.

Le # de #metoo semble ainsi un territoire subjectif aux coordonnées inédites, une zone où l’autre en soi se montre pour sortir du silence. Reste à chercher et penser les meilleurs cadres et paramètres pour faire quelque chose de cette parole, qu’elle n’en reste pas qu’une simple réponse. Il faut que des moyens soient donnés aux personnes qualifiées (psychologues cliniciennes et cliniciens, psychiatres, psychothérapeutes et psychanalystes pour ne citer qu’eux) pour rendre à chaque parole sa singularité et fournir à chacun et à chacune le long travail d’écoute inséparable de l’émergence d’une voix, d’une plainte.

L’inédit nous rend responsables de la fabrication de nouvelles structures. 

 

Laurence Joseph

Laurence Joseph est psychologue clinicienne et psychanalyste, elle est directrice de la collection Hermann Psychanalyse et membre de l'Institut Hospitalier de Psychanalyse de l'Hôpital Sainte-Anne à Paris.

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