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Bruno Retailleau, le préfet des Nuées

publié le 12/05/2026

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Il ne parle pas ; il rend des arrêts, dans une langue si tenue, si amidonnée de certitudes, qu'on croit entendre le froissement des aubes dans le silence des nefs de Luçon

     Il y a dans la verticalité de cet homme, dans cette raideur de peuplier planté en terre de bocage, quelque chose qui défie l'horizontalité fangeuse du siècle. Bruneau Retailleau ne marche pas; il officie. Il ne parle pas; il rend des arrêts, dans une langue si tenue, si amidonnée de certitudes, qu'on croit entendre le froissement des aubes dans le silence des nefs de Luçon.

     Il est le dernier des clercs, ou peut-être le premier des légistes, de ces hommes de robe qui, sous l'Ancien Régime, eussent passé leur vie à gloser sur le droit de vaine pâture ou la préséance des ducs, avec cette passion froide qui est la marque des âmes closes. Il porte sur son visage l'ascèse de la chouannerie sans le panache du sang versé: une guerre de Vendée menée à coups de dossiers Excel et de recours devant le Conseil d'État.

     Il est l'héritier d'une géographie plus que d'une idée. Regardez-le: il y a chez lui cette obsession de la frontière, de la haie qui sépare, du muret de pierre sèche qui dit "ici commence le mien, là finit le tien". C'est un homme de l'enclos. Pour lui, la France n'est pas une idée en marche: il s'avance, sanglé dans une droiture qui n'est pas celle de l'épée, mais celle de la règle à calculer. Il a le lyrisme du cadastre. Il aime l'ordre comme d'autres aiment le vin: avec une ivresse triste et une rigueur de douanier.

     Son programme n'est pas un projet, c'est un rituel d'expiation. On y entre comme on pénètre dans une étude de notaire de province après un décès: avec la certitude que l'heure n'est plus aux réjouissances, mais au règlement des créances. Pour cet homme, gouverner consiste à ramener le troupeau dans le rang, dussent les bergers s'épuiser à brandir la houlette. Il rêve d'une France qui serait un jardin à la française où chaque buis est taillé au millimètre, où aucune herbe folle ne viendrait troubler l'ordonnance des allées. 

     Il veut graver dans le marbre de la loi ce que signifie "être d'ici". C'est une entreprise de taxidermiste. Il s'agit de recenser les âmes, de peser les allégeances, de transformer le droit d'asile en un parcours du combattant où chaque haie est plus haute que la précédente.

     Son programme sécuritaire est un poème de fonte. C'est une vision du monde où l'homme est naturellement mauvais, et où seule la main de fer de l'État peut l'empêcher de sombrer dans la barbarie.

     Sur le plan des finances, Retailleau n'est pas un libéral au sens vulgaire du terme; il est un ascète. Il regarde la dette publique comme un péché mortel que seules des décennies de privations peuvent expier. Pour lui, le service public n'est pas un dû, mais une faveur que la nation accorde à ceux qui se tiennent bien.

     Quant à son programme pour l'instruction, c'est un retour à la khâgne éternelle. Il rêve d'une école où les enfants se lèvent quand le maître entre, où le silence est une vertu théologale, et où l'on apprend le latin pour mieux comprendre le sens de la hiérarchie. Il ne veut pas des citoyens, il veut des héritiers.

     Ses rivalités se règlent par de petites phrases qui ont la précision d'un scalpel. Il ne crie jamais; il soupire. Il ne trahit pas; il constate une "défaillance doctrinale". Dans cette foire d'empoigne, il reste le Maître des requêtes, celui qui rappelle la règle quand les autres ne pensent qu'au score. 

     Le voilà donc parvenu au faîte, du moins dans l'antichambre de la poupre, là où le pouvoir ne se rêve plus mais se respire, entre les lambris dorés et le silence feutré des moquettes ministérielles. Sa relation avec le sommet de l'État, ce Jupiter élyséen qu'il observe avec la méfiance d'un vieux garde-chasse devant un nouveau propriétaire trop urbain, est un chef-d'oeuvre de diplmomatie de la méfiance. Entre le Président, qui manie le "en même temps" comme une figure de voltige, et Retailleau, qui ne connaît que le "ainsi soit-il" de la loi, le dialogue est une suite de malentendus polis. Il n'est pas là pour plaire au Prince, mais pour lui rappeler que sous les dorures, il y a la pierre, et que la pierre est froide. Il regarde le sommet de l'État comme un pic enneigé: c'est beau, c'est haut, mais c'est stérile. Lui préfère les vallées de la loi, les bas-fonds des statistiques de police, là où le réel résiste et où l'on peut encore faire claquer le fouet de l'autorité sur le dos des circonstances. Il n'est pas l'allié du pouvoir, il en est le garde-fou en habit noir.

     Mais voilà qu'il veut pourtant être Président.

     Et c'est ici, dans cette ultime prétention, que le tragique se noue au dérisoire. Car vouloir être Président, pour un homme de sa trempe, ce n'est pas briguer un mandat, c'est convoquer le destin dans un tribunal où il serait à la fois l'accusé, le témoin et le grand inquisiteur.

     Le voilà donc qui lorgne l'Élysée, non comme un lieu de conquête, mais comme une abbaye à restaurer. Il ne rêve pas de bains de foule, de mains serrées sur les marchés ou de la chaleur poisseuse des meetings; il rêve du moment où, seul sous les lustres, il pourra enfin dire: "Voici l'ordre".

     Mais le pays, ce vieux corps rétif et désordonné, le regarde avec une stupeur polie. La France d'aujourd'hui, qui se repaît de spectacles et de colères brèves, ne sait que faire de ce candidat qui semble sorti d'une estampe du Grand Siècle. Il veut présider une nation de citoyens en armure, quand il n'a devant lui qu'une foule de consommateurs inquiets.

     Il s'élance donc avec la gravité d'un homme qui part en croisade, mais une croisade où les chevaux seraient remplacés par des notes de synthèse. Ses rivaux, plus souples, plus félins, plus prompts à mentir avec grâce, le devancent sur la piste. Lui, il ne court pas, il maintient. Il veut être le point fixe dans un monde qui tourne, sans comprendre que pour être élu, il faiut parfois accepter de tourner avec lui. Il offre le salut par le renoncement, quand le peuple réclame l'ivresse par le crédit. Il est le candidat du carême dans une époque qui veut un carnaval perpétuel.

     S'il échoue, il le fera avec la satisfaction amère des justes. Il dira que le siècle n'était pas digne de sa rigueur, que la France a préféré les miroirs aux vérités de granit. Il retournera dans ses terres, vers son bocage où les haies, au moins, lui obéissent encore.

     Et s'il réussit ? Ce serait le plus grand paradoxe de notre histoire: un homme qui n'aime que le silence et la hiérarchie placé à la tête d'un vacarme permanent. On l'imagine alors, Président malgré lui, s'enfermant dans le bureau d'angle pour corriger les fautes d'orthographe des décrets, pendant que dehors, le monde continue de crouler, indifférent à la perfection de sa ponctuation. Il serait alors, comme on dit de certains tigres, un roi de papier, magnifique de solitude, régnant sur une idée de la France que lui seul sait encore lire.

Michael Larivière

Né à Montréal. Enfance et adolescence partagée entre Montréal, New York et Miami. Études universitaires à Strasbourg à partir de 1971 (Philosophie, Lettres modernes, psychologie clinique). Formation analytique à l'École freudienne de Paris. En pratique analytique libérale àn Strasbourg depuis septembre 1981. Chargé d'enseignement à la Faculté de médecine de l'Université de Strasbourg en psychiatrie de 1981 à 1992

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